Le paradoxe de la chaise vide
- patriciachirot
- 24 mai
- 2 min de lecture

David Henry Thoreau, dans « Walden », raconte sa vie dans un bois près d’un étang pour expérimenter une existence loin de tout système. Dans sa cabane construite de ses mains, il y avait trois chaises : « une pour la solitude, une pour l’amitié, une pour la société ». Mais il remarqua que lorsque plus de trois personnes étaient présentes, la troisième chaise demeurait vide car les visiteurs restaient debout à converser.
La présence de la société se faisait paradoxalement représenter par une chaise vide … Comme si ceux qui conversaient debout exprimaient le dynamisme d’une collectivité qui venait là pour débattre du choix de vie de Thoreau et de la transformation de leur société : ce n’est pas en labourant un champ dans sa tête – ou assis – qu’on le laboure, dit un proverbe irlandais. Faire société, c’est être debout et actif sur la scène sociale.
De plus, si l’on enseigne ou forme, si l’on transmet, c’est par l’apport de connaissances mais surtout, par le témoignage. Rien n’est plus fortement ressenti et intégré que le témoignage direct de celui qui transmet à partir de son vécu, sans nécessairement le verbaliser : la force d’une expérience, son authenticité, se ressentent subtilement, mais indubitablement. Le fondement de cette transmission commence par la réflexion en soi-même, dans une solitude intérieure ; il se cimente par le partage avec des proches qui ouvrent à d’autres idées ; finalement vient le moment de redonner ce qui a été intégré au bénéfice d’une collectivité.
En transmettant de cette manière dans un mouvement centrifuge, c’est tout un héritage de sa vie personnelle et d’une société que l’on continue de faire vivre à destination d’autrui, qui, à son tour, enrichira cet apport de ses propres expériences. Faire société, c’est donner à voir ce qui, en chacun, demeure irremplaçable et unique, pour prolonger l’aventure humaine et toujours en laissant la chaise vide, car le vivant est en mouvement et ne peut se définir par des dogmes qui se veulent inamovibles.
Dès que l’idée devient dogme ou obligation non consentie, le vivant se fige. Dès que la transmission passe à travers le dogme, le vivant se fige. Réfléchir demande d’entrer en soi pour un débat intérieur afin de transmettre une pensée claire et un éprouvé authentique. Beaucoup conservent toute leur vie le souvenir d’un enseignant ou d’un éducateur qui transmet sur ses bases, comme un exemple qui les soutiendra dans les épreuves.
Enfin, garder une chaise vide pour accueillir l’imprévu, c’est admettre qu’une connaissance se transforme, c’est ouvrir l’horizon individuel et social. C’est tout à la fois tenir debout sur ses valeurs et demeurer ouvert à la rencontre pour œuvrer ensemble. Dans le monde du travail, cette notion de la chaise vide tend à être illustrée par la prétendue inutilité d’êtres interchangeables, dans une société qui va jusqu’à consommer les êtres, devenus produits jetables.
Mais alors, qui va faire société ?



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