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Autopsie du harcèlement


Dans la continuation de l’analyse de ce phénomène, un aspect particulier mérite d’être approfondi : la déconstruction de la victime.


Ce processus comporte des étapes particulières qui ne sont pas apparentes pour la victime car, bien souvent, elle ignore qu’elle est la proie d’un harceleur.


Le harceleur va introduire le doute chez la victime qui se demandera si elle n’est pas « défectueuse », par incompréhension d’un évènement, d’une consigne ; par incapacité à réagir de la manière attendue (sur le plan cognitif), de la manière convenable (sur le plan éthique), de la manière juste envers autrui (sur le plan des affects). Peu à peu, ces trois plans se brouillent, c’est-à-dire que l’identité se dissout dans un magma informe par perte du sens à donner à une situation et à sa propre présence dans un contexte.


Il s’agit d’introduire un doute identitaire : « je pensais avoir telle qualité mais je m’illusionnais peut-être ; je pensais avoir réussi cette tâche, mais je ne voyais pas que les autres ne partageaient pas cette opinion ; je croyais avoir agi dans le respect de l’autre, mais je l’avais choqué » etc. « Par conséquent, je ne suis pas celui ou celle que je croyais, alors que suis-je, et donc, qui suis-je ? »


Ces questions finissent par tarauder la personne qui se trouve déstabilisée, décentrée par rapport à son image de soi pour soi, et donc, de soi pour autrui, à tel point qu’elle s’isole pour qu’autrui ne la voie plus puisqu’elle ne parvient déjà plus à maintenir son image pour elle-même et qu’elle n’a plus la force de faire semblant. Or une image repose sur une croyance, et la croyance en soi permet d’entreprendre et de participer à l’histoire collective d’un milieu de travail.


Ce questionnement incessant sur soi favorise l’épuisement nerveux, voire physique, et peut conduire au « burn out », non pas seulement par l’accumulation de tâches qui fait partie du harcèlement, mais surtout par l’effondrement de l’estime de soi et de la croyance en soi.

La victime est alors prête à subir la question ultime du harceleur qui la projettera dans une zone de non-être : « finalement, est-ce que ce n’est pas vous, le problème ? ». Cette question est caractéristique d’une inversion accusatoire formulée sous la forme interro-négative qui relève d’une manipulation.


Enfin, une étape cruciale du processus de harcèlement consiste à tourner une opinion pour la présenter comme une valeur. Une valeur fait le consensus sur une scène sociale, il est inconcevable de s’y opposer sous peine d’être exclu. C’est pourquoi le harceleur va utiliser certains termes pour travestir l’opinion en valeur et ainsi, influencer l’entourage de la victime qui s’en désolidarisera pour parfaire le processus. L’opinion sera généralisée, élargie pour ressembler à une vérité.


A ce stade, tous les ingrédients sont réunis pour une déconstruction personnelle, qui va donc au-delà de l’identité professionnelle. Pour avoir rencontré des personnes victimes de burn out causé par un harcèlement, j’ai constaté des dégâts identitaires durables, pour ne mentionner que ceux-là. Si les textes de loi actuels renforcent la prévention et l’action juridique via des sanctions pénales, un accompagnement spécifique des victimes est indispensable car leurs fonctions psychiques et cognitives sont impactées sur le long terme. A ce jour, cet accompagnement demeure très en-deçà des besoins réels des victimes.

 
 
 

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